Toute personne qui traverse deux cultures porte en elle une question difficile à répondre : à qui, au fond, appartient elle ? Un jeune garçon javanais élevé dans l’islam de la cour de Surakarta dut un jour répondre à cette question devant toute une nation.
Soegija naquit en 1896, cinquième de neuf enfants d’un serviteur de la cour royale. Encore enfant, il vit par hasard une image de Jésus crucifié dans un hôpital de la ville, et la scène le marqua profondément. Peu après, il entra au collège jésuite de Muntilan, fondé par le missionnaire hollandais Frans van Lith.
Baptisé en 1910 sous le nom d’Albertus, il en vint à enseigner l’algèbre et la langue javanaise dans l’école même qui l’avait formé. Il partit ensuite pour les Pays-Bas, où il étudia la théologie et fut ordonné prêtre en 1931, revenant en Indonésie avec le nom pranata ajouté à son patronyme.
En 1940, il fut consacré évêque de Semarang, premier Indonésien de naissance à occuper ce poste dans une Église jusque là dirigée presque exclusivement par des Européens. Deux ans plus tard, l’invasion japonaise isola son diocèse de tout soutien venu de l’extérieur.
Avec la proclamation de l’indépendance en 1945, il plaça l’Église aux côtés de la cause nationale et aida à négocier un cessez le feu entre les troupes japonaises et indonésiennes à Semarang. En 1947, il transféra le siège épiscopal à Yogyakarta, plus proche du gouvernement républicain.
Ce rapprochement dérangeait des deux côtés : les nationalistes qui voyaient dans le catholicisme un héritage colonial, et les catholiques qui craignaient le coût politique d’un tel engagement. En 1954, lors d’un congrès à Semarang, il résuma sa réponse dans une devise restée célèbre : être bon catholique, pour lui, c’était aussi être bon patriote.
Il mourut en 1963, lors d’un voyage aux Pays-Bas. Le gouvernement indonésien le déclara héros national alors que son corps était encore en chemin vers son pays, et il fut enseveli comme l’un des siens, à Semarang.
Sa vie montre que suivre Christ n’exige pas d’abandonner sa langue, sa culture ou son peuple d’origine. Là où l’Évangile résonne encore comme quelque chose d’étranger, l’histoire de Soegijapranata trace un chemin possible : appartenir à Christ sans cesser d’appartenir à son pays.